Par Serigne Abdoul Aziz DIEYE, Président d'honneur de la FIDEF
Ainsi en est-il de lui comme il en sera de nous tous … car un jour il faut lever l’ancre …
Edouard Salustro s’en est allé au royaume d’où l’on ne revient plus.
Ainsi, notre Devancier, notre Maître à tous quelque part, a décidé de tirer sa révérence et nous laisser en ce bas monde qu’il a tant essayé de modeler à son éthique, à son sens de la fraternité, à son amour viscéral de la France, patrie qu’il a si aimée qu’on en oublie, pas trop loin dans la généalogie, qu’il venait d’outre Alpes et d’outre Pyrénées.
Edouard, c’est, pour nous autres, africains aspirant au titre tant envié d’ «Expert-comptable», comme la montagne onirique que l’on n’osait aspirer à atteindre tant le chemin était long, tant les obstacles étaient nombreux.
Cette distanciation que nous nous imposions, par respect et par admiration, Edouard sut très vite l’abolir en s’ouvrant à l’altérité, en ne verrouillant pas les accès et surtout en nous adoptant comme si les distances culturelles et hiérarchiques comme les vicissitudes de notre histoire commune, notre mère patrie d’avant 1960, avaient été assumées entre Lui et nous.
Il fit ce qu’il fallait pour démolir les murs bien avant Berlin, pour réunir bien avant mai 68, pour partager – donner – soutenir – coopérer bien avant la mondialisation, pour coopérer et partager bien avant le Sommet de la Terre.
Il n’avait de cesse qu’il ne posât des actes forts de solidarité humaine, des audaces d’ouverture vers l’autre, faisant sienne cette pensée sublime: si tu es différent de moi, loin de m’appauvrir, tu m’enrichis.
Mais il est même possible qu’Edouard n’ait jamais envisagé une différence irrémédiable entre humains, ou accepte une barrière quelconque entre les hommes.
C’est comme si Terence n’avait écrit ceci que pour lui: Homo sum, humani nihil a me alienum puto.
Il était un écrêteur, un négateur absolu de crises irrémédiables.
Il bâtissait chaque jour et chaque instant des ponts pour annihiler les causes de guerre, créant en permanence des points de dialogue fertile entre humains élucubrant en tout temps.
Il en fut ainsi de l’IFEC, qui craignait la Nomenklatura de l’époque, qu’il transformât, au congrès de Nice en 1975, en vivier de formation de tous les futurs dirigeants de la Profession.
Il fut l’inspirateur du dialogue intra-méditerranéen, il eut l’idée, avec son inséparable compère et complice, jusqu’aux répliques les plus piquantes (je veux nommer le génial Géniaux – Paix à leurs âmes maintenant en retrouvailles festives là-haut auprès du Seigneur des Mondes), avec qui vînt l’idée de transformer les congrès annuels des experts comptables en véritables sources de «fund raising», bien avant la création de l’IFAC à Sidney sur proposition de Sir Henry Benson en 1971.
Ces congrès nouveau «look» permirent à la profession française de se débarrasser de ses peurs et de s’ouvrir aux confrères des autres Continents; ainsi, furent invités et assistèrent à ces agapes de l’esprit et du palais, des plus pétillantes palabres sur le devenir de nos professions et fut vigoureusement défendue la belle pratique de ce patrimoine qui fît de notre façon de compter une spécificité qu’en cachette, bien de nos confrères nous enviaient le plan comptable.
Ces congrès régulièrement tenus depuis plus de 68 ans ont ouvert à la profession française, une vitrine sans complexe sur les autres corporations du chiffre et Edouard, qui en était la figure emblématique, n’en manqua que le dernier.
Je le revois encore à Marseille, frétillant de joie, les yeux pétillants d’humeur à l’annonce que mon tout nouvel enfant porterait le nom d’Edouard.
Je le revois encore, 30 ans avant, dans cette petite salle rue Malesherbes, faisant alors office de bibliothèque, me demandant si nous pouvions travailler ensemble et défendre le patrimoine commun de l’exercice francophone si particulier, si humain et riche de valeurs de solidarité et, ensemble, défendre notre façon d’être des hommes libres, patriotes et non inféodés à quelque autre valeur que celle de la probité, la droiture dans l’exercice de notre profession, si francophone, si française et si humaine en même temps.
Eh bien, Edouard, le monument de notre monde comptable francophone, et le jeune d’alors, si présomptueux, si fier de sa double posture d’être né au cœur de la France qu’était Dakar en 1945 et si audacieux pour réclamer, dans les manifs post-soixanthuitardes, la libération de Mandela à l’époque ou Lady Tatcher le décrivait comme un terroriste, nos destins étaient si proches, car les cheminements divers en apparence, loin de nous éloigner, nous rapprochaient, lui le Gaulliste sourcilleux de la grandeur et de l’indépendance de la France, et moi, l’intello avide de Foucault et comme tous les gens adeptes des théories de la rue d’Ulm, qui rêvions de reconstruire le monde.
Edouard eut, un jour où l’on me décorait au Musée d’Orsay, après un repas somptueux, cette réplique si pleine de vérité au patron de notre réseau de l’époque qui le taquinait sur ses réticences si vives à toute absorption par ceux qu’on appelait alors les Big 8: «tu sais, Mike, à l’ombre d’un chêne, il ne pousse aucun autre arbre et moi, je milite pour la diversité des paysages arborés»; la discussion s’en tint là.
Nous fûmes de tous les combats pour défendre le jeune bébé FIDEF, quitte à subir de temps à autres les assauts de nos cousins, depuis qu’en 1066, le Duc de Normandie prit ses quartiers au cœur du pays des Anglès, comme lors de notre réception dans un magnifique château bordelais où, ayant entendu un discours passionné d’un représentant du Trésor français sur la nécessité pour la francophonie de jouer sa partition dans la normalisation pour que cela se fasse au bénéfice équitable de tous les pays membres de l’IFAC, le patron de l’ordre britannique lança cette remarque menaçante: «ainsi donc, Edouard, la FIDEF va faire de la normalisation?». L’esquivée chevaleresque d’Edouard fut de dire: «cher Président, la FIDEF veut être inclusive en associant le plus grand nombre et les confrères de toutes les parties de la planète; en ce faisant, elle veut éviter la pensée unique».
Les résultats pour la profession africaine furent éclatants:
- mise en place d’un secrétariat en charge de veiller à l’amélioration des conditions d’obtention du Diplôme français d’expertise comptable avec la possibilité de faire une grande partie du stage dans leurs pays d’origine, réglant du coup, la problématique du cercle vicieux de l’introuvable maître de stage;
- appui aux ordres professionnels notamment en mettant à disposition tout l’arsenal d’outils institutionnels et l’expérience française en organisation ordinale;
- intermédiation et contribution au dialogue lorsque la création des institutions professionnelles dans un des pays membres se heurtait à des difficultés de volonté de préservation d‘intérêts préexistants;
- promotion des ordres nationaux membres et soutien en vue de leur intégration à l’IFAC.
Au bout du compte, les idées de partenariat, de mise en commun d’expériences ont donné un corpus qui a fêté ses 30 ans et qui fait la fierté de tous ceux qui, auprès d’Edouard, y ont cru et ont contribué à son ancrage dans le dispositif institutionnel de la profession francophone.
C’est cet homme de détermination, c’est ce visionnaire hors pair que la profession francophone pleure aujourd’hui en assurant sa famille, digne dans la douleur, que le nom d’Edouard Salustro restera à jamais gravé dans la mémoire des experts comptables francophones et que son œuvre sera continue.
Edouard, repose en paix, tu as tant fait pour ton pays, la France, pour ta profession et pour l’Afrique que tu chérissais tant, que rien, ni le temps, ni les difficultés ne t’ont poussé à abandonner, comme en font preuve tous les stagiaires que tu as accueillis en ton cabinet.
Pour ce qui me concerne, Hassan Boubacar Edouard, mon fils qui porte si bien ton Nom, constitue à jamais le symbole de cette sollicitude et de cette amitié qui nous ont, depuis si longtemps, liés.
Dors en paix, cher Edouard, que la terre de France, à qui tu as dédié ta vie, te préserve dans sa mémoire comme un des plus vaillants fils.
Je suis pour ma part convaincu que, pour la profession française, tu demeureras pour toujours un chêne indéracinable.
Aziz DIEYE
Le 20 novembre 2013
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